20/11/2006

Genèse du projet

      La création de la Réserve zoologique de Calviac est l’aboutissement d’un long processus, commencé il y a plus de vingt ans lorsque, élève à l’école communale de Chaingy, dans le Loiret, je dessinais les premiers plans de mon zoo idéal. J’avais huit ans et j’implantais successivement mon parc dans le bois de Bucy et sur les bords de Loire puis à Mons, en Provence, sur un terrain de ma grand-mère. Les enclos rassemblaient une kyrielle d’espèces avec d’improbables associations, tel l’enclos de l’éléphant d’Afrique et de l’hippopotame. La poésie dominait alors une rigueur scientifique de toute façon inexistante. Mon seul but était de vivre parmi les animaux, qu’ils devinssent mes « amis ».

Deux rencontres, capitales, ont considérablement influencé ma vision des parcs zoologiques et de la nature en général : tout d’abord le naturaliste Jacques Bouillault, fondateur du parc zoologique du Tertre Rouge à La Flèche, premier parc privé de France, est devenu, dès notre rencontre en 1986, mon modèle puis mon mentor. Son savoir, sa passion pour la faune et les lointains voyages d’exploration mais aussi son attachement à la nature sarthoise, le tout empreint d’un fort pouvoir de poésie, de romantisme et de séduction, m’ont poussé à étudier de façon plus approfondie, souvent de manière autonome, les sciences naturelles.

Le naturaliste Jacques Bouillault medium_JB_boa_Madagascar.jpg 

 

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Mais c’est ma rencontre avec Gerald Durrell — littéraire celle-ci, bien qu’il y ait eu un début de correspondance avant sa mort — qui devait transformer ma vision somme toute relativement égoïste du parc zoologique en la vision scientifique d’une institution vouée à la conservation des espèces menacées. Petit à petit, je prenais conscience du danger qui pesait sur nombre d’espèces et j’appris, par la lecture des ouvrages de Durrell, combien un établissement zoologique, tel celui qu’il avait créé sur l’île de Jersey, pouvait être utile à leur préservation, tout particulièrement pour les petites espèces méconnues.

L’écrivain-naturaliste Gerald Durrell

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Dès que mes quatorze ans le permirent, j’effectuais de nombreux stages dans différents parcs zoologiques français, ainsi qu’à Jersey, durant les vacances de printemps, d’été et de la Toussaint. Je découvris que le métier de soigneur-animalier, riche d’enseignements, est aussi un travail physique pour lequel les problèmes majeurs ne sont pas d’ordre zoologique mais touchent davantage les relations humaines. Le premier parc qui m’accepta en tant que stagiaire, le Zoo de Doué-la-Fontaine, exerça sur moi une forte influence sur la scénographie et l’aménagement paysager des parcs zoologiques. C’est, aujourd’hui encore, le seul parc qui exerce à ce point un pouvoir sur l’imaginaire et la sensibilité : l’esprit des lieux est envoûtant. Ses falaises, ses grottes, sa végétation débordante, ses îles, la quasi-absence de barrière visuelle, invitent en permanence à l’évasion.

La scénographie du Zoo de Doué-la-Fontaine

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Ne m’intéressant ni à la biologie moléculaire, ni aux sciences physiques, ni aux mathématiques, je jugeais bon — à juste titre — de ne pas m’orienter vers des études universitaires relatives aux sciences biologiques car je savais, de toute façon, que j’étudierais la zoologie par moi-même. J’optai pour la géographie car c’est l’interaction de l’homme et de la nature qui soulevait en moi le plus d’interrogations et de réflexions. Evidemment, je me spécialisais en biogéographie et en sciences de l’environnement — pour lesquelles j’ai effectué un troisième cycle. Ces cinq années universitaires devaient influencer mon projet de parc zoologique de deux manières : dans la cohérence d’un découpage géographique d’une part, de même que grâce à mes voyages en Méditerranée orientale, à Madagascar ou en Amazonie équatorienne, je pris pleinement conscience de la nécessité d’agir sur le terrain.

Après mes études, pendant près de deux ans, j’ai occupé le poste de chef-animalier adjoint à la Ménagerie du Jardin des Plantes (Muséum national d’histoire naturelle) durant lesquels je co-dirigeais 30 employés et supervisais l’élevage de quelque mille animaux sous la direction de l’équipe vétérinaire. L’institution du Muséum, malgré son incomparable prestige, était d’un rouage beaucoup trop lourd et beaucoup trop administratif et, bien que j’y aie beaucoup appris, je décidai de quitter l’établissement pour me lancer, à vingt-six ans, dans la réalisation de mon rêve d’enfant : la création d’une réserve zoologique dédiée aux petites et moyennes espèces menacées de disparition.

Dans un premier temps, grâce à mes économies, je me finançais la formation en gestion des espèces menacées (Diploma in Endangered Species Management) du zoo de Jersey, premier accomplissement d’un rêve que je nourrissais depuis mes douze ans. Fort de cette expérience au sein d’une équipe de spécialistes dont la philosophie m’était particulièrement proche, j’entamai l’écriture de mon projet, le soumis au ministère de l’Ecologie et du Développement durable, pour lequel j’obtins le certificat de capacité tout en entamant les démarches pour l’implantation de mon projet dans le Var. S’ensuivirent deux années d’un interminable labeur administratif et bien que le terrain m’appartînt et que le plan de financement fût bouclé, le pouvoir d’inertie l’a emporté. Alors que les chances de voir se réaliser mon projet semblaient très maigres, c’est tout à fait par hasard, alors que je cherchais sur internet des propriétés à la vente dans le Sud-ouest — région pour laquelle je n’ai aucune attache mais pour laquelle j’ai une profonde affection — que j’ai découvert la propriété de « Sous le Roc ». Je partis pour la Dordogne et tombai immédiatement amoureux du site.

Le charme de « Sous le Roc » opère à chaque détour : ses falaises d’un blond doré, ses forêts de chênes verts, de chênes pubescents, de charmes et de châtaigniers, sa maison en pierres bâtie contre la roche, sa grange, ses étables, son four à pain, ses murs de pierres sèches… De surcroît, la situation est idéale, à 10 kilomètres de Sarlat, sur un axe très touristique. L’accueil très chaleureux de mes voisins et des habitants de Calviac-en-Périgord m’a définitivement convaincu que c’est bien ici que l’aventure devait débuter.

                                          Emmanuel Mouton

                                          Sous le Roc, hiver 2006.